MIE, 1

Notes sur Rendre explicite

Chapitre 1 – Chapitre 2

Chapitre 1 – Vers une pragmatique normative

I. IntroductionII. De l’état intentionnel au statut normatifIII. Des normes explicites dans les règles aux normes implicites dans les pratiquesIV. Du statut normatif à l’attitude normativeV. De l’évaluation à l’institution sociale des normesVI. De l’interprétation intentionnelle à l’intentionnalité originelle

I. Introduction [57]

Question de clocher et question de principe. Il y a deux manières de répondre à la question « Qui sommes-nous ? ». (1) La première consiste à chercher en quoi les êtres avec qui l’on se reconnaît en communauté se ressemblent (ou dissemblent des êtres avec lesquels nous ne disons pas « nous »). Définir ce que nous sommes, c’est alors énoncer des caractères que nous avons en commun : des ressemblances biologiques, géographiques, culturelles, etc. La question « Qui sommes-nous ? » est alors une question de clocher. On y répond en donnant un caractère arbitraire qui exclut la possibilité que des êtres qui ne nous ressemblent pas fassent communauté avec nous. (2) La deuxième consiste à faire de la question « Qui sommes-nous ? » une question de principe. On cherche alors les conditions qu’il faudrait respecter pour que des êtres qui ne nous ressemblent pas puissent être reconnus comme nos semblables. On ne cherchera donc pas des caractères (des ressemblances), mais des capacités. Que doit être capable de faire un chimpanzé, un dauphin, un extraterrestre gazeux ou un ordinateur pour être reconnu comme l’un des nôtres ?

La sagesse [sapience]. Cette capacité est une capacité cognitive. C’est d’elle que nous parlons quand nous disons que nous sommes des êtres raisonnables, doués de sagesse. Être raisonnable, c’est avoir des raisons de faire ce que l’on fait et de dire ce que l’on dit. Dire « nous » avec d’autres êtres en tant qu’ils sont raisonnables, c’est nous situer dans un « espace des raisons » où il est possible de se demander et de se donner mutuellement les raisons de ce que l’on fait ou de ce que l’on dit.

Raison et vérité. Il y a deux manières de définir ce que c’est qu’être raisonnable. (1) Un être raisonnable peut d’abord être défini comme un être dont les états intentionnels (croyances, désirs) sont raisons de ses actions. Ce qui définit la rationalité, c’est alors la relation entre l’intention et l’action. Comme raison (qui s’exprime en « parce que »), cette relation est une relation inférentielle. (2) Autrement, un être raisonnable peut être défini comme un être ayant des états intentionnels (croyances, désirs) dont les contenus peuvent être analysés en termes de conditions de vérité. Être raisonnable, c’est pouvoir se demander à quelle condition ce que l’on croit, désire, vise, etc. peut être considéré comme vrai. Dans les deux cas, être raisonnable c’est pouvoir se rapporter à un contenu propositionnel, c’est-à-dire à quelque chose pouvant être exprimé par des phrases déclaratives. Ces deux définitions du rationnel ne s’excluent pas. Toute proposition implique à la fois une dimension inférentielle (elle implique certaines choses) et à des conditions de vérité. La complémentarité de ces deux déterminations n’empêche pas leur rivalité. La priorité explicative d’une conception sur l’autre reste à trancher.

Proposition et représentation. Il y a deux manières de considérer le contenu intelligible de nos états cognitifs. (1) On peut considérer ce contenu comme une proposition. On insiste alors sur ce que la compréhension des contenus cognitifs a de discursif. (2) On peut aussi considérer, comme Descartes, que ce contenu intelligible est une représentation, c’est-à-dire en tant qu’il se rapporte à des choses ayant une réalité objective.

II. De L’ÉTAT Intentionnel au statut normatif [64]

Jugement et action. Un être raisonnable est un être dont le sentir et le faire est lié à un contenu intelligible pouvant s’exprimer en termes de vérité ou de raison. Sentir, en tant qu’être raisonnable, c’est juger, c’est-à-dire réagir à son l’environnement perceptif en tenant pour vraie une certaine proposition. Faire, en tant qu’être raisonnable, c’est agir en rendant vrai un contenu propositionnel pouvant servir de raison à l’action qu’on accomplit.

Responsabilité et concept. [Kant] Un être raisonnable est aussi un être qui est responsable de ses jugements et de ses actions. Pour Kant, c’est parce que nous lions nos jugements et actions à un contenu intelligible que nous en sommes responsables. Le rôle du contenu intelligible est de montrer que nos jugements et actions sont les bons. Ainsi, le contenu intelligible doit dire ce qu’il est approprié de faire. Pour cela, le contenu intelligible doit être déterminé par des normes d’appropriation. Pour Kant, ces normes sont les concepts. Les concepts sont alors des règles qui disent ce que doivent être les contenus propositionnels. Cela implique qu’il est possible de revenir sur les contenus intelligibles pour évaluer si les règles conceptuelles utilisées y sont bien appliquées ou non. Être responsable c’est donc s’engager à donner de bonnes raisons à ce que l’on fait en considérant que les raisons que l’on donne sont des applications correctes des règles conceptuelles — application pouvant toujours être sujet à évaluation.

Certitude cartésienne et nécessité kantienne. (1) Pour Descartes, c’est une propriété particulière qui distingue les êtres raisonnables : celle d’avoir des représentations. Descartes propose une conception descriptive et épistémologique de l’intentionnalité. Il cherche montrer comment on accède à des idées claires et distinctes, autrement dit, à des représentations certaines. (2) Pour Kant, les êtres raisonnables se distinguent en suivant des règles. Il propose alors une conception prescriptive de l’intentionnalité et cherche à rendre compte de l’autorité que les règles conceptuelles ont sur nous. Le thème central de l’étude de l’intentionnalité n’est plus la certitude, mais la nécessité, c’est-à-dire l’effet régulateur des concepts sur nos contenus intentionnels. (3) Pour Brandom, le passage de la conception cartésienne à la conception kantienne de l’intentionnalité n’est pas une simple rupture. L’insistance de Kant sur la responsabilité énonce sous une forme explicite un engagement qui était déjà implicite chez Descartes : dans les Méditations métaphysiques, le méditant s’engage à assumer la responsabilité de tout ce qu’il affirme en se rendant capable de justifier toutes ses affirmations.

Justification et causation. [Frege] La critique du psychologisme développée par Frege poursuit celle de Kant. Le psychologisme consiste à analyser les actes de pensée en termes naturalistes, c’est-à-dire en cherchant des lois de la nature ou des causes. Pour Frege, le psychologisme ignore la dimension normative des contenus propositionnels. Connaître la cause de la pensée, c’est connaître ce qui rend la pensée possible. Connaître les normes de la pensée, c’est connaître les règles qui rendent une pensée correcte. Le psychologisme peut rendre compte des conditions factuelles du jugement (en termes d’habitude ou de dispositions cérébrales par exemple), mais cela ne permet pas de savoir si ce jugement est justifié ou vrai. Le psychologisme confond deux types de lois : celles relatives aux conditions d’existence factuelle des jugements et celles relatives à leurs conditions de vérité. Pour Frege, la tâche de la logique est de rendre compte des règles de justifications des contenus propositionnels.

La portée pragmatique normative des contenus intentionnels. [Wittgenstein] Pour Wittgenstein, avoir une intention déterminée, c’est devoir agir d’une manière déterminée (conforme à l’intention). Si nos contenus intentionnels (croyances, désirs, etc.) peuvent servir de raison de nos actions, c’est parce qu’ils ont une portée pragmatique normative. L’analyse des états intentionnels doit ainsi pouvoir montrer ce que devrait être l’action qui réalise l’intention ou ce que devrait être le monde pour que le jugement soit vrai. On peut alors dire que nos intentions prescrives nos actions. Ainsi, si je crois qu’il pleut, si je crois qu’aller sous un arbre me permettra de rester au sec et si j’ai le désir de rester sec, mes états intentionnels me prescrivent d’aller sous un arbre au sens ou ils rendent cette action justifiée (que l’action soit réellement faite ou non).

III. Des normes explicites dans les règles aux normes implicites dans les pratiques [82]

Le régulisme. [Kant] Kant analyse les normes conceptuelles en prenant pour modèle les règles juridiques. Comme Grotius ou Pufendorf qui pensent le droit positif sous la forme d’ordres explicites, Kant traite les normes conceptuelles comme des règles de conduite qui disent explicitement ce qu’il faut faire. Évaluer une performance, c’est alors se demander si une règle explicite rend cette performance légale. Cette manière d’identifier les normes conceptuelles à des règles explicites est appelée par Brandom le régulisme.

La régression à l’infini. [Wittgenstein] Pour Wittgenstein, le problème du régulisme, c’est qu’il ne montre pas comment les règles peuvent être appliquées dans les pratiques. Le problème des règles est qu’il est possible de mal les appliquer. Pour bien appliquer une règle, il faut en connaître les règles d’application. Ici s’engage une régression à l’infini puisque les règles d’application pouvant elle-même être mal appliquée, elles appellent des règles d’application de règles d’application, etc.

Savoir-comment [know-how] et savoir-que [know-that]. Pour sortir de cette régression, il faut que la correction de l’application des normes ne dépende pas de règles explicites. Pour Wittgenstein, cela n’est possible que si certaines normes sont implicites dans les pratiques — Brandom appelle cela la conception pragmatique des normes. Pour rendre cette idée plus claire, Brandom fait appel à la distinction de Ryle entre savoir-comment et savoir-que : (1) le savoir-comment désigne ce que l’on est capable de faire correctement sans être forcément capable de l’expliquer (par exemple, faire du vélo) ; (2) le savoir-que désigne notre capacité à expliquer comment on faire ce que l’on sait faire en donnant des règles ou des principes qui disent explicitement en quoi notre action est correcte. Le réguliste fait correspondre un savoir-que à tout savoir-comment. Ce qui provoque la régression c’est que chaque nouveau savoir-que arrive avec un nouveau savoir-comment qui est une savoir-comment-appliquer-le-savoir-que.

Le régularisme. Une alternative possible au régulisme est le régularisme que Brandom introduit ainsi : « Peut-être les règles ne sont-elles pertinentes qu’en tant que descriptions de régularités, et non pas en tant qu’elles sont suivies dans la réalisation de ces régularités ». Pour le régulisme, les règles rendent possible des performances régulières — tout savoir-comment est alors la réalisation d’un savoir-que préexistant. Pour le régularisme, les règles décrivent des régularités — le savoir-comment est une explicitation d’un savoir-que préexistant. Cette explicitation n’est d’ailleurs pas nécessaire à la réalisation performance. Dans la perspective régulariste, les normes implicites sont des régularités de comportement.

La recirconscription abusive [gerrymandering]. [Wittgenstein] Pour le régularisme, une performance correcte est une performance régulière, c’est-à-dire une performance qui correspond à un schéma de régularité qui dit ce qui se fait le plus souvent. Pour Wittgenstein, le régularisme fait comme si le schéma de régularité invoqué était le seul possible, alors qu’il est toujours possible de procéder à des recirconscriptions abusives permettant de déplacer la régularité sur ce que l’on veut. Il est toujours possible de trouver d’autres schémas de régularité pouvant rendre régulier des performances que nous jugions précédemment comme irrégulières, et irrégulières des performances que nous évaluions comme régulière. La simple régularité ne suffit pas pour expliquer le caractère normatif des normes implicite. Pour cela, il faudrait montrer comment certaines régularités sont privilégiées par rapport à d’autres.

IV. Du statut normatif à l’attitude normative [102]

Agir selon la conception des règles. [Kant] Pour Kant, les êtres raisonnables se distinguent par la manière dont ils sont sujets à des règles. Le comportement des êtres naturels a aussi ses régularités qui peuvent être explicitées en termes de règles (de lois naturelles). Les règles de nature sont des mécanismes qui s’imposent aux êtres naturels. Une loi physique est une loi qu’on ne peut pas ne pas suivre. Au contraire, une règle rationnelle peut être mal suivie, elles ne nous contraignent pas immédiatement à l’action. Entre la règle et la performance, il y a notre capacité à comprendre la règle et à l’utiliser pour déterminer ce que nous sommes obligés de faire. Être raisonnable, c’est pouvoir passer de la règle à l’obligation qui nous amène à traiter une performance comme une performance que l’on doit faire.

Les attitudes normatives pratiques. L’expression « attitude normative » désigne ce que l’on fait quand l’on traite une performance comme quelque chose qu’il convient (ou non) de faire. Pour Kant, ces attitudes dépendent de notre aptitude à comprendre des règles. Traiter une performance comme correcte, c’est alors l’évaluer en disant si elle respecte ou non telle règle. En termes pragmatiques, ces règles doivent être considérées comme des explicitations de normes implicites dans les pratiques. Pour cela les attitudes normatives doivent être décrites en termes de savoir faire, sans que l’on ait besoin de se référer à des règles explicites. Dans ce cas, avoir des attitudes normatives, c’est faire certaines choses face à des performances correctes, et faire autre chose face à des performances incorrectes.

Attitudes normatives pratiques et réactions différentielles. Les attitudes normatives pratiques peuvent être décrites comme un genre particulier de réaction différentielle. Des exemples de réaction différentielle se trouvent dans la capacité qu’on certains êtres (vivant ou inanimé) de classer leur environnement de manière fiable par des comportements différentiés. Brandom donne deux exemples. (1) Pour l’animal, manger ou non les objets de son environnement est une manière de réagir différentiellement en traitant ces objets comme nourriture ou non. Manger, c’est alors classifier son environnement selon la distinction nourriture/non-nourriture. (2) La barre de fer classifie ses environnements comme humide ou sec en rouillant ou non. Rouiller peut se décrire comme ce que fait la barre de fer quand elle « considère » son environnement comme humide. Avoir des réactions différentielles c’est considérer pratiquement quelque chose comme quelque chose. Il reste à déterminer ce que sont les réactions différentielles qui caractérisent les attitudes normatives. Autrement dit, si manger, c’est traiter quelque chose comme nourriture, si rouiller, c’est traiter un environnement comme mouillé, que fait-on quand on traite une performance comme correcte ou incorrecte ?

Les sanctions : récompenser et punir. La sanction est l’attitude normative pratique par laquelle on répond aux performances correctes par la récompense et aux performances incorrectes par la punition. Le modèle de la sanction implique que l’on distingue entre celui qui fait et celui qui sanctionne ce qui est fait. Analyser les attitudes normatives consiste alors à analyser la relation entre ces deux individus. Par le modèle de la sanction, l’analyse des états intentionnels prend la forme d’une théorie sociale. On peut alors s’attendre à ce que les théories de la sanction décrivent les attitudes normatives peuvent comme des pratiques sociales.

Sanctions non normatives et sanctions normatives. Les sanctions peuvent être décrites de deux manières. (1) En utilisant des catégories qui peuvent être ramenées à des termes naturalistes : production de bienfait ou de dommage, préférence ou aversion, plaisir donné ou douleur infligée, désirabilité ou indésirabilité, etc. On peut naturaliser ces catégories en les ramenant à celle de renforcement (positifs ou négatif). Comme renforcement, le rôle des sanctions est d’entretenir l’harmonie des comportements dans la communauté. Comme renforcement négatif, la punition (par exemple un châtiment corporel) a pour fonction de rendre moins probables les comportements sanctionnés. On peut penser qu’en décrivant les sanctions en termes naturalistes, l’évaluation normative est expliquée de façon non normative : c’est par une modification de son état naturel que l’individu en vient à régulariser son comportement. Le problème est alors que l’on confond ce qui est réellement fait avec ce qui devrait être fait : la théorie du renforcement montre que les individus d’une communauté font la même chose (agissent de façon régulière), mais pas qu’ils agissent pour les mêmes raisons. La théorie du renforcement rendre compte de ce qui est effectivement puni sans expliquer pourquoi ce qui est puni mérite de l’être. (2) On peut aussi décrire les sanctions en termes normatifs : par exemple en parlant d’éloge ou de condamnation, d’attribution de privilèges ou de retrait d’autorisation, de dispense d’obligations pesantes, etc. Ici, la sanction consiste à modifier le statut normatif de l’individu et non son état naturel.

V. De l’évaluation à l’institution sociale des normes [132]

L’institution des normes par les attitudes. [Pufendorf] La relation entre les êtres naturels et les êtres raisonnables peut être pensée de deux manières.(1) On peut considérer qu’en décrivant la totalité des faites de façon non normative on finira par pouvoir rendre compte des faits normatifs. C’est par exemple ce que pense le physicalisme qui pense le monde peux se décrire sous tous ses aspects en termes d’atome et de vide. (2) Une autre possibilité consiste à dire que c’est en décrivant les attitudes normatives que l’on rendra compte des statuts normatifs. Les propriétés normatives des choses et des actions dépendent de nos attitudes normatives (de la manière dont nous traitons normativement les choses). Pour Pufendorf, ce qui nous distingue des bêtes, c’est ainsi la manière dont nous instituons des normes par nos activités. Instituer, cela veut dire ici imposer nos normes à un monde insignifiant en agissant dans ce monde de manière normative : en formulant des préférences, en donnant des ordres, en se mettant d’accord, en louant, en blâmant, en estimant, en évaluant, etc. Pour Brandom, cette conception est caractéristique de la démarche des Lumières consistant à désenchanter le monde pour attribuer aux individus la responsabilité des normes. Hamlet formule cela ainsi : « Il n’y a rien de bon ou de mauvais, c’est la pensée qui le rend tel ».

L’autorité des normes dérive de leur reconnaissance. [Kant] Pour Kant, on peut articuler le fait d’être raisonnable (en tant que concevant des normes) avec l’idée que les normes dépendraient de nos attitudes par la notion de liberté. La dignité des êtres raisonnables se trouve dans le fait qu’ils se lient librement à des règles (comme Ulysse faisant face aux sirènes). Pour Kant, le fait d’être raisonnable se superpose à celui d’être libre : être raisonnable, c’est être autonome, c’est-à-dire se fixer à soi-même ses propres lois. Les lois de natures ne nous lient pas par des obligations, mais seulement par des contraintes. En conséquence, une fois que nous sommes liés à une règle, ce qu’elle commande ne dépend plus de nous. Une fois engagés, nous avons l’obligation de suivre la règle telle qu’elle est sans pouvoir la changer en cours de route.

L’évaluation communautaire. [Wright] Pour pouvoir corriger une évaluation individuelle, il faut pouvoir se référer à une évaluation de référence incorrigible. Pour Wright et Kripke, c’est la communauté qui fixe ces normes de référence. Ce que les Kwakiutl conçoivent comme un signe de bienvenue approprié à leur tribu est effectivement correct selon la règle — parce qu’on ne voit aucune raison qui nous amènerait à supposer qu’ils aient collectivement tort là-dessus. L’institution des normes est une institution sociale. L’évaluation individuelle ne vaut que parce qu’elle est relative à une évaluation communautaire définie par la régularité des appréciations de la communauté dans son ensemble. Brandom fait ici deux objections : (1) la théorie de l’évaluation communautaire personnifie abusivement la communauté. Cela se voit dans la façon de parler de Kripke et Wright quand ils disent des choses comme : « la communauté considère comme juste ». Parler ainsi, c’est faire comme si une communauté était capable du même type de performance que des individus : considérer, évaluer, agir, juger, etc. sont des choses que font les individus et non des communautés. (2) En toute rigueur, il faudrait donc transformer la théorie de l’évaluation communautaire en théorie des experts. Un expert, c’est un individu qui représente les autres, un individu ayant l’autorité de corriger les autres et d’être lui-même incorrigible. Le problème est alors de savoir ce qui justifie que tel individu soit expert et pas tel autre — l’autorité de l’expert ne pouvant être fondée que sur une autre autorité qui nous est inconnue.

Normes conceptuelles et engagements objectifs. La conception sociale de normes conceptuelles nous amène ici dans une forme de relativisme culturel voulant qu’une évaluation ne vaille que dans un contexte social défini et limité. Le problème qui se pose alors est qu’il n’est plus possible d’expliquer la possibilité d’engagements objectifs dans des concepts qui prétendent valoir indépendamment de la vie humaine. Par exemple, le concept de masse est tel que les conditions de vérités des propositions qui l’utilisent dépendent des faits seuls. Que la masse de l’univers soit suffisante ou non pour qu’il subisse à terme une implosion gravitationnelle dépend des faits. L’objectivité impliquée par le concept de masse est telle que, même si nous nous trompions tous dans l’évaluation, notre erreur serait à déterminer objectivement comme une application incorrecte du concept de masse. Pour Brandom, une théorie qui veut expliquer que les engagements discursifs sont des pratiques sociales doit montrer comment l’on peut passer des normes de salutations Kwakiutl à des normes objectives comme celle de « masse ». « Comment un précipité d’objectivité peut-il se produire dans cette soupe sociale de normes qui ne sont elles-mêmes que ce que la communauté en perçoit ? »

VI. De l’interprétation intentionnelle à l’intentionnalité originelle [147]

Postulat de rationalité réelle et posture de la posture. [Dennett] Pour Dennett, de façon générale, un être raisonnable fait ce qu’il doit faire. L’explication intentionnelle permet de prédire les comportements. Si l’on connaît les intentions d’un individu (ses croyances et désirs), on peut savoir ce qu’il va faire. Dennett va plus loin : pour lui, un être raisonnable n’est pas un être qui a des états intentionnels, c’est un être que l’on traite comme un système intentionnel. Un système intentionnel, c’est un système dont on explique le comportement en invoquant des états intentionnels. C’est la manière dont on traite les êtres naturels et les êtres intentionnels qui les distinguent, pas ce qu’ils sont. Un être naturel, c’est un être que l’on traite comme un système physique, comme un système dont le comportement s’explique par des causes. Dans ce cas, on peut dire qu’un être est raisonnable quand il est approprié de le traiter comme tel — de la même façon qu’on peut dire que, pour qu’une chose soit un échantillon de cuivre, il suffit qu’il soit approprié de le traiter comme un échantillon de cuivre.

Systèmes intentionnels de première et de seconde classe. [Dennett] Pour Dennett, il y a deux types de systèmes intentionnels. (1) Les systèmes intentionnels de première classe, qui sont des systèmes interprétants (ou instituants) parce qu’ils sont capables de traiter autrui comme un système intentionnel en lui attribuant des intentions. (2) Les systèmes intentionnels de seconde classe, dit « simples », susceptibles d’être traités comme des systèmes intentionnels, sans pouvoir eux-mêmes attribuer de l’intentionnalité à d’autres êtres. Pour Dennett certains animaux ou d’ordinateurs joueurs d’échecs sont des systèmes simples. Le problème de cette perspective est qu’elle dissout l’intentionnalité de seconde classe dans l’attitude normative de l’interprète : l’intentionnalité des systèmes simples n’existe que « dans l’œil du spectateur » ; il n’y a plus e différence entre interpréter un être comme système intentionnel et interpréter une marque, un signe, un bruit en lui instituant une signification. Brandom donne l’exemple du code que Revere met au point dans le poème La chevauchée de Paul Revere de Longfellow. Le but du code est de transmettre à Paul Revere des informations sur le chemin pris par l’armée britannique. Le code est le suivant : si l’armée arrive par la terre, suspendre une lanterne ; si l’armée arrive par la mer, suspendre deux lanternes. En soi, qu’une lanterne (ou deux) soit suspendue à un beffroi n’a pas de signification particulière. C’est cette insignifiance qui légitime le choix des lanternes pour faire un code. Revere interprète les lanternes en leur attribuant une signification : une lanterne signifie « l’armée britannique arrive par la terre ». Le problème de Dennett est qu’il ne rend pas compte de la différence qu’il peut y avoir (s’il y en a une, pour Searle il n’y en a pas) entre le fait d’attribuer une signification dérivée (attribuer une signification à des lanternes) et celui d’attribuer un engagement à un être (attribuer des intentions à un être). Brandom se demande alors comme différencier l’interprétation qui nous fait dire « le chien veut sortir » et celle qui nous fait de dire « cette marque sur l’arbre indique que nous sommes sur le bon chemin ».