Démocratie et éducation

Fiche de lecture – Dewey (J.), Démocratie et éducation, A. Colin, 2011 [1916]

I. L’ÉDUCATION, NÉCESSITÉ BIOLOGIQUE

1. Le renouvellement de la vie par transmission

Résister et se renouveler. Ce qui distingue un être vivant d’un être inanimé est que l’être vivant maintient son intégrité par renouvellement, alors que l’être inanimé se contente de résister. La pierre que l’on frappe reste ce qu’elle est tant qu’elle résiste, alors que l’être vivant maintient son existence en utilisant les énergies qui agissent sur lui. Quand la pierre ne résiste plus, elle se brise ; quand l’être vivant ne réussit pas se maintenir, il perd son identité en tant qu’être vivant. L’être vivant utilise son environnement (lumière, air, humidité, etc.) en le transformant. Pour transformer son environnement, il dépense de l’énergie ; pour se maintenir en vie, il faut que l’énergie qu’il tire de la transformation de son environnement soit supérieure à celle qu’il dépense pour réaliser cette transformation.

Auto-renouvellement et reproduction. Un organisme ne peut se renouveler indéfiniment : au bout d’un moment, il meurt. Cependant, la continuité du processus vital ne dépend pas de la prolongation de l’existence d’un individu, mais de sa reproduction. Pour Dewey, cette continuité de la vie se situe à l’échelle de l’évolution : la vie se poursuit à travers les transformations des espèces, de la réadaptation continue du vivant à son environnement.

Vie physique et vie comme expérience. Jusqu’ici, le terme “vie” est utilisé dans son sens biologique (la dimension physique de la vie). Il y a un autre sens : quand on lit La vie de Lincoln on ne s’attend pas à un traité de physiologie, mais à une description du milieu social de Lincoln, de la situation de sa famille, des épisodes importants dans le développement de sa personnalité, de ses luttes, de ses goûts, de ses espoirs, etc. Dewey propose de désigner ce sens de la vie par le terme expérience.

Expérience et éducation. Comme la vie physique, l’expérience se maintient par renouvellement. Reproduire l’expérience, c’est renouveler le groupe social en recréant des croyances, des idéaux, des espoirs, des bonheurs, des malheurs et des habitudes. Ce renouvellement social, c’est l’éducation : « l’éducation au sens large est le moyen de cette continuité sociale de la vie ». À la naissance, les hommes naissent dénués de tout ce qui fait d’eux des membres d’un groupe social : ni langage, ni croyance, ni idée, ni règles sociales. La simple croissance physique ne suffit pas à reproduire la vie du groupe. Le renouvellement social n’est pas automatique, il faut fournir un effort conscient pour faire en sorte que les enfants puissent prendre connaissance de l’existence du groupe et qu’ils s’y intéressent. L’éducation a pour but de « combler l’écart » entre l’immaturité du nouveau-né et la maturité des membres du groupe.

2. Éducation et communication

Pour une définition non scolaire de l’éducation.     En insistant sur le rôle social de l’éducation, Dewey veut se débarrasser d’une définition « trop scolaire et trop formelle de l’éducation ». L’école est un moyen d’éduquer qui dépend de modes d’enseignements plus fondamentaux. Étudier ces modes d’enseignement, c’est rendre compte plus précisément de ce en quoi consiste l’éducation, mais c’est aussi se donner les moyens de contextualiser les pratiques scolaires et de rendre compte de ce qui en fait des pratiques éducatives.

Société et communication. Faire société, ce n’est pas vivre les uns à côté des autres : un un livre ou une lettre peut lier des êtres qui habitent à des milliers de kilomètres plus intimement que certains êtres qui vivent sous le même toit. Faire société, ce n’est pas non plus travailler en vue d’une fin commune : les rouages d’une machine coopère vers un but commun, mais ils ne forment pas une communauté. Pour qu’il y ait communauté, il faut des choses en commun : des objectifs, des croyances, des aspirations, des connaissances, etc. Ces choses ne se transmettent pas comme on se passe une brique, elles ne se partagent pas non plus comme on partage un gâteau. Ce qui permet de vivre ces choses comme commune, c’est la communication. Certaines relations humaines ne sont pas des relations sociales au sens plein qu’elles ne communiquent pas : ce sont les relations où les individus s’utilisent les uns les autres sans tenir compte des dispositions affectives et intellectuelle de l’autre et de son consentement. Dans ces relations, une supériorité (physique ou de position) ou une habileté (manuelle, technique, etc.) est exprimée, mais pas quelque chose de commun. Il n’y a de vie sociale (et de choses communes) que dans la communication. Communiquer, c’est chercher le « point de contact avec la vie d’un autre » en se mettant à la place de l’autre pour trouver comment formuler son expérience pour qu’elle fasse sens à un autre. Se mettre à la place de l’autre, c’est assimiler, par l’imagination, une partie de l’expérience de l’autre pour lui parler de notre propre expérience. Communiquer c’est, en un sens, faire de notre expérience une expérience commune.

Communication et éducation. Tout dispositif social, en tant qu’il implique de la communication, est éducatif. En fait, le simple fait de vivre ensemble est éducatif : en communiquant son expérience, on est obligé de réfléchir, on stimule son imagination, on se contraint à penser avec précision, etc. Communiquer, pour l’enseignant, c’est chercher comment ordonner et formuler son expérience d’une manière qui soit facile à transmettre.

3. Place de l’éducation formelle

Éducation formelle et informelle. Dewey distingue deux types d’éducation. (1) L’éducation fortuite, qui se fait parce que l’on vit avec les autres, sans être la raison pour laquelle l’on s’associe et (2) l’éducation formelle, éducation délibérée par laquelle on cherche à former les jeunes pour qu’ils puissent participer à la vie commune. La scolarisation. Pour les « groupes sociaux sous-développés », l’éducation n’a pas besoin d’être organisée : il suffit que les jeunes participent aux activités et coutumes de leurs aînés. Cela n’est plus possible dans les sociétés plus développées : ce que font les adultes est trop éloigné de ce que font les enfants pour que l’imitation soit suffisante. La capacité de participer à ce que font les adultes dépend d’un apprentissage particulier. Les institutions scolaires ont pour but d’organiser cet enseignement (déterminer les lieux réservés à l’enseignement, le contenu de cet enseignement et le personnel qui enseigne) en donnant aux jeunes une expérience formatrice qu’ils n’auraient pas pu acquérir par simple imitation. L’éducation scolaire est une éducation qui se fait sans que les jeunes participent effectivement aux occupations réelles de la société (notamment parce que cette éducation se fait dans un espace qui lui est réservé). Ici, le risque est que l’éducation scolaire perde de vue sa dimension sociale (socialisante) et qu’elle devienne une éducation « lointaine et morte, abstraite et livresque », se réduisant à la transmission d’informations abstraites, qui « ne fait que créer de brillants sujets du savoir, c’est-à-dire des spécialistes égoïstes ».