L’espace public

Fiche de lecture – Habermas (J.), L’espace public, Payot, 1993 [1962]

Avant-ProposI. Introduction : définition propédeutique d’un modèle de la sphère publique bourgeoiseII. Structures sociales de la sphère publique

Avant-propos [10]

Histoire et sociologie. La notion « d’espace public bourgeois », comme « catégorie caractérisant une époque déterminée », relève à la fois de l’histoire et de la sociologie. Cet engagement simultané crée une altération réciproque des deux disciplines : la sociologie, en se donnant un objet historiquement construit, ne pas être la sociologie formelle de l’époque (structuralisme, fonctionnalisme) ; l’histoire, étudiant ici une catégorie sociale, n’est plus une histoire « strictement historienne » – l’appréciation des documents historiques servant de base à une élucidation sociologique.

Une sphère publique libérale. Habermas s’intéresse au modèle libéral de la sphère publique bourgeoise parce que c’est la forme qui a prévalu historiquement : celle des « couches cultivées », liée à la littérature et à l’usage de la raison. Il laisse de côté la conception plébéienne de l’espace public, historiquement réprimée, désignant un espace public qui se détache d’une forme littéraire.

I. – INTRODUCTION: DÉFINITION PROPÉDEUTIQUE D’UN MODÈLE DE LA SPHÈRE PUBLIQUE BOURGEOISE [13]

1. La question liminaire [13]

Le terme « public » comme complexe de signification. Le terme « public » est sujet d’une pluralité de significations concurrentes, chacune pouvant être rapportée à des contextes historiques et sociaux différents. Parmi elles, le terme « public » peut signifier : (1) quelque chose d’ouvert à tous, qui s’oppose aux cercles fermés (la place publique) ; (2) un lieu ou une activité relative aux institutions de l’État, qui se préoccupent de l’intérêt général (un bâtiment public) ; (3) un pouvoir de représentation, c’est-à-dire la possibilité pour quelque chose de se montrer comme (ayant du pouvoir) et d’être reconnu comme tel (publiquement) ; (4) le lieu de la renommée, de la réputation, de la gloire, etc. ; (5) d’autres significations sont encore laissées de côté, notamment celle liée à la notion d’opinion publique (le public au sens de publier, de la publicité, etc.) ou le terme « public » est le sujet d’une opinion visée par la publicité. Ce que permet l’analyse sociohistorique du terme, c’est la prise en charge du complexe de signification qui gravite autour du terme « public » (et de « sphère publique »). 

Antiquité (le héros). Dans la cité grecque, la vie publique se fait au marché (ou à l’agora) à travers l’exercice du dialogue ou de la consultation commune. Cette sphère publique (qui relève de la polis) est strictement séparée de la sphère de l’oïkos (la maison) qui concerne tout ce qui est de l’ordre de l’autonomie privée, autonomie définie comme pouvoir domestique (sur le travail des esclaves, les tâches des femmes, etc.). Du point de vue de la polis, en tant que participant à la vie politique commune, l’individu est citoyen ; du point de vue de l’oïkos, en tant que sujet de l’autorité domestique, il est maître de maison (oïkosdespotès). C’est parce que la vie publique se détache de la vie privée qu’il y a une séparation : l’accès à l’espace public présuppose que l’on puisse s’abstraire des préoccupations liées à la nécessité et la finitude ; pour être citoyen, il faut donc d’abord être maître maison. Dans la sphère publique, la pratique du dialogue est essentiellement liée à une lutte des égaux ou chaque citoyen veut montrer aux autres qu’il est le meilleur et qu’il doit être reconnu comme un citoyen valeureux.

2. Le modèle d’une sphère publique structurée par la représentation [17]

Moyen Âge (le chevalier). Au Moyen-Age, le pouvoir privé est assujetti au pouvoir public. Le pouvoir du maître de maison, comme celui du seigneur, est de l’ordre de la juridiction : son domaine se définit relativement au pouvoir du pays tout entier. Le droit privé est ainsi une sous-catégorie d’un droit public qui dépend d’une autorité hiérarchiquement supérieure. À cette époque, le terme « public » prend un sens qui ne dépend plus de l’opposition à ce qui est privé : il désigne un pouvoir de représentation. Le seigneur est celui qui est capable de représenter publiquement son autorité par des attributs (insigne, allure, attitude, rhétorique, etc.). Par ces attributs (qui peuvent être rapportés à un code du comportement noble), le noble acquiert une aura d’autorité qui confirme son statut social. Le passage d’un pouvoir public fondé sur la distinction du meilleur à celui fondé sur une capacité représentative trouve une illustration dans le contraste que l’on peut trouver entre le héros (comme modèle antique de l’excellence) et le chevalier (comme modèle médiéval de l’excellence). Le héros se distingue par ses performances physiques (faits de guerre) ou rhétoriques (prise de parole dans une audience, dans un contexte de communication politique). De son côté, le chevalier se distingue par des pratiques démonstratives (tournoi, mime de combat) se déroulant pendant les grandes fêtes, hors de la sphère de la communication politique.

De la Renaissance au baroque (le courtisan). À partir du XVe, la représentation du pouvoir se retire progressivement de l’espace public (la fête sur la place publique) pour se concentrer dans la Cour du roi (à partir du XVIIe les châteaux commencent à avoir des jardins et des salles des fêtes). L’homme qui représente le pouvoir n’est plus le chevalier, mais l’homme de cour. La société de cour devient de plus en plus indépendante de ce qui relève de l’État (le budget de biens privés du seigneur est séparé du budget public). De cette différenciation, se développe la division moderne entre (1) la sphère publique, liée au développement d’un État bureaucratique (qui relève de la fonction et des affaires publiques) et objectif (qui s’oppose aux sujets) et (2) la sphère privée, liée à l’autonomie privée (et l’absence de cette autonomie dans la fonction publique).

3. Genèse de la sphère publique bourgeoise [25]

Le grand commerce jusqu’au VIe siècle. Dès le XIIIe siècle, le commerce se décentralise des villes qui ne sont plus que les points de relais d’un réseau d’échange plus vaste à l’échelle de l’Europe. Ce grand commence tend à devenir un espace d’échange permanent de marchandises : les foires périodiques et les lettres de change du XIIIe se développent au XVIe en « foires permanentes » et en Bourse. Dans cette intensification des échanges, la prévision commerciale exige des informations plus fréquentes et plus précises. Pour être cet espace d’échange permanent des marchandises, le grand commerce doit être aussi un espace d’échange permanent d’informations. Ce réseau d’information se réalise dans le développement de la Presse et de la Poste, dispositifs alors limités à l’espace commerçant.

La politique mercantiliste de l’État moderne. À la fin du XVIe siècle, l’extension du grand commerce s’intensifie et l’on voit les premières formes de colonialisme se développer, le capital industriel (échanger des matières premières importées contre des produits finis faits sur place) s’impose face au capital marchand, les compagnies se donnent le statut de société par actions pour partager le financement et les risques de leurs entreprises. Cette extension n’aurait pas été possible sans les garanties politiques données aux compagnies par la politique mercantiliste de l’État moderne naissant qui encourage l’excédent commercial. Objectivant son pouvoir à travers une administration et une armée qui se veulent permanentes, la question du financement des institutions (par un système fiscal) et de la richesse nationale devient centrale dans le fonctionnement de l’État moderne. 

Le développement de la Presse. Le développement de la Presse est contemporain de l’extension du grand commerce. Les premiers journaux contiennent des informations souvent peu importantes et de nature commerciale, choisies par les commerçants qui puisent dans leur correspondance privée. Avec la presse, l’information devient une marchandise. La Presse deviendra assez rapidement un outil mis au service de l’administration qui permet à la fois de notifier les décrets et les informations que le pouvoir veut rendre publics. 

La bourgeoisie. L’État moderne se développe en même temps qu’une nouvelle classe sociale : la « bourgeoisie », constituée essentiellement de fonctionnaires, mais aussi de médecins, de prêtres, d’officiers, de professeurs et, plus généralement de « gens instruits ». La bourgeoisie constitue la part importante d’un nouveau « public », celui qui reçoit les informations de la presse (c’est donc un public de lecteur) – mais aussi celui à qui s’adresse en premier lieu la politique mercantiliste de l’État moderne. 

Bourgeoisie et politique mercantiliste. Dans la société bourgeoise, l’économie domestique dépend de l’économie publique : les actes de consommation et d’épargne par lesquels la reproduction de l’existence est rendue possible dépendent des mesures fiscales du pouvoir public (impôts, taxes sur les prix, interdiction de consommer du pain le vendredi en période de pénurie, etc.). L’économie domestique prend alors la forme d’une économie commerciale dirigée par un principe de rentabilité (on s’occupe des affaires domestiques dans un souci d’épargne ou d’investissement). Les mesures économiques publiques de l’État ont ainsi une incidence directe sur la capacité des bourgeois à maintenir leur autonomie privée.

La société bourgeoise comme adversaire social de l’État. La société bourgeoise prend la forme d’une sphère critique qui s’oppose à l’État pour faire valoir ses intérêts en contraignant le pouvoir à se justifier face à une opinion publique. Comme sphère critique, la société bourgeoise constitue un public qui utilise sa raison pour transformer les rapports sociaux. Cet usage de la raison est entretenu par un nouvel usage de la Presse comme médium permettant de diffuser, non seulement des informations, mais aussi de la documentation didactique (articles de fond, critiques, comptes rendus de live, etc.) destinée à nourrir la réflexion (les scientifiques étaient tenus de communiquer au public « des vérités qu’il puisse appliquer »).

II. – STRUCTURES SOCIALES DE LA SPHÈRE PUBLIQUE [38]

4. Esquisse [38]

L’opposition critique au pouvoir. La société bourgeoise est un ensemble de personnes privées rassemblées en un public à la fois sujet de la réglementation et de la critique du pouvoir : la sphère bourgeoise est une sphère qui discute des décisions politiques qui ont un impact sur l’autonomie privée de ces membres. Cette opposition ne consiste pas à remettre en cause l’autorité du pouvoir qui s’exerce, mais la manière dont celui-ci s’exerce. L’opposition critique au pouvoir, qui se réalise dans l’usage du raisonnement, est ainsi, en même temps, une légitimation du pouvoir.

Critique littéraire comme critique prépolitique. Avant que la contestation politique prenne la forme du raisonnement, une opinion publique apolitique se forme à travers la pratique de la critique littéraire et de la critique d’art. L’art, et la culture en général, prend son sens moderne d’objet de discussion pour des subjectivités, d’objet sur lequel s’exercent l’analyse et la critique mutuelle des expériences personnelles. Cette sphère publique littéraire se développe dans des lieux spécifiques concentrés dans les villes : les cafés, les salons, les réunions d’habitués.  

5. Institutions de la sphère publique [42]

Salons français et café anglais. (1) En France, le public est composé de lecteurs, de spectateurs, d’auditeurs, à la fois consommateurs et critiques d’art, qui de retrouvent d’abord a la Cour ou en ville. Après Louis XIV, à partir de Philippe d’Orléans, la Cour délaisse Paris pour se concentrer à Versailles. Les Salons sont le nouveau lieu de rencontre d’un public formé par une aristocratie urbaine, improductive et sans fonctions politiques, et les artistes, les écrivains, les savants. C’est la ville qui assume la fonction culturelle. (2) En Angleterre, le public se retrouve plutôt dans les cafés et inclut notamment les nobles (qui ne sont pas, comme en France, retirés à la Cour). Par leur présence, et les intérêts économiques dans lesquels ils sont engagés, l’exercice du raisonnement critique s’élargit en faisant des questions d’ordres politiques et économiques des sujets de débats. 

Discuter entre égaux. Le point commun à tous ces espaces de rencontre (Salon, café, société) est l’aspiration à la discussion permanente entre personnes privées. Cette aspiration s’illustre dans la politesse qu’on y exerce, fondée sur la valeur de la personne, qui s’oppose aux hiérarchies. On discute entre êtres humains égaux.

La laïcisation de l’art. Ces pratiques de discussion vont de pair avec l’apparition de nouveaux sujets de discussion relevant principalement de la philosophie, de la littérature et de l’art — en un mot, de la culture (qui va avec le développement d’un marché de la culture qui fait des œuvres philosophiques, littéraires et des œuvres d’art, des marchandises et, en tant que tel, des œuvres en principe accessible à tous). La fonction de l’œuvre d’art n’est plus de représenter le pouvoir de l’Église ou de la Cour, elle se laïcise, l’art comme marchandise que tout le monde peut acquérir est un art profane.

Le « grand » public. Comme sphère de discussion entre égaux portant sur des sujets culturels en principe accessible à tous, le public ne peut jamais se refermer sur lui-même : toute personne privée, en tant qu’elle peut être consommatrice et critique d’œuvres culturelles, peut participer au public. Habermas distingue ainsi entre un public au sens strict, public des individus qui discutent effectivement entre eux des œuvres culturelles auxquelles ils ont accès, et un « grand » public, composé de tous ceux qui, de droit, pourraient intégrer effectivement le public au sens premier. Si les illettrés, qui représentent la plus grande partie du peuple, sont exclus, le public laisse la possibilité à des individus qui n’appartiennent pas à la noblesse (mais qui fréquentait d’abord, par exemple, le théâtre populaire) de faire droit à leur jugement. 

Une critique d’amateurs éclairés. Critiquer une œuvre n’est plus un privilège social, réservé aux collectionneurs, aux spécialistes ou à la noblesse. La critique est une pratique d’amateurs éclairés qui échangent entre eux. La critique amateur n’est pas un jugement de spécialiste sur l’œuvre, mais une participation à un espace de discussion.

6. La famille bourgeoise et l’institutionnalisation d’un domaine privé corrélatif du public [54]

La chambre et le salon. L’espace public bourgeois présuppose une « subjectivité spécifique » qui trouve son origine dans l’organisation de la vie familiale restreinte, polarisé par l’opposition entre le public et le privé. Les espaces familiaux (salle de séjour) de la maison bourgeoise se réduisent alors que se développe à la fois l’aménagement de pièces particulières (la chambre), lieux d’isolement individuels, et de pièces destinées à recevoir la « société » (le salon). On ne participe ainsi à la sphère publique (au salon) qu’en tant qu’individu lié à une sphère privée (la chambre) que l’on quitte ponctuellement pour rejoindre la société.

Autonomie psychologique et autonomie économique. La chambre est le lieu d’une émancipation psychologique modelée sur un modèle de l’émancipation économique. Économiquement, le propriétaire peut se croire autonome : il n’est obligé à l’égard de personne et ne se soumet qu’à des lois anonymes qui peuvent sembler inhérentes au marché. L’autonomie privée est ainsi, en quelque sorte, une propriété de soi qui s’acquiert dans l’intimité. 

Le roman épistolaire. Le lien entre l’espace public et l’autonomie privée est visible dans l’émergence de la correspondance comme genre littéraire. Si au XVIIe siècle, la correspondance était surtout un moyen de communiquer des informations objectives, au XVIIIe siècle, la correspondance est le lieu de l’introspection : les lettres sont « écrites avec le cœur », elles sont comme des « visites de l’âme ». Avec la correspondance, le journal intime se développe comme une correspondance avec à soi-même. Ces introspections sont partagées, elles sont publiées et beaucoup de correspondances sont écrites dans l’idée d’être publiées. Le lecteur de ces correspondances est un lecteur qui s’identifie à l’auteur, qui lie sa subjectivité à celle qui est exprimée. L’introspection devient vite un sujet de fiction et se toute une littérature de la subjectivité qui offre des supports fictionnels d’identification subjective : romans épistolaires (Pamela, Clarisse Harlowe, Charles Grandison de Richardson, La nouvelle Héloïse de Rousseau, Les souffrances du jeune Werther de Goethe), romans psychologiques, etc.

7. La conscience publique littéraire dans son rapport à la sphère publique politique [61]

Individuation bourgeoise et humanité. L’espace public bourgeois s’organise autour de l’usage de la raison. Participer à cet espace de discussion, c’est y participer comme personne qui raisonne et qui cherche, par la force du meilleur argument, à élever l’opinion publique au niveau de la nature des choses. Comme espace d’échange entre sujet qui raisonnent, l’espace public est soumis à une loi tacite de parité entre gens cultivés : c’est en tant qu’être de raison, de pur et simple être humain, en tant que membre d’une humanité abstraite que l’on prend la parole dans l’espace public. Les règles objectives et abstraites de la discussion rationnelle sont ainsi corrélatives d’une certaine forme d’individuation : développer son intériorité dans l’espace privé, c’est s’individualiser en développant un sentiment d’humanité lié à des dimensions « universelle » de l’existence humaine (l’amour, la liberté, la culture), plutôt qu’à des choses relevant d’un ordre politique ou social. 

Bourgeois et homme. Les membres de la société bourgeoise, comme hommes privés, sont à la fois hommes et bourgeois. Comme hommes, ils entretiennent entre eux des rapports d’intimité et échangent sur leurs expériences subjectives. Comme bourgeois, ce sont des propriétaires qui échangent sur la manière de régler le domaine du privé (et d’exercer son autorité patriarcale). La sphère publique bourgeoise, se forme dans « l’identification fictive » du simple être humain et du propriétaire, de la culture et de la propriété. Dans cette identification, l’émancipation de l’homme (comme intériorité) est identifiée à l’émancipation politique (comme préservation de la propriété) : s’émanciper comme homme, c’est s’émanciper de la réglementation mercantiliste et des régimes absolutistes.